Pour comprendre son oeuvre, il faut connaître ce milieu de Montparnasse (après 1920) où à la suite de Picasso et de Braque, la peinture s'engageait dans des voies nouvelles, bannissant toute tradition, et où un groupe de peintres recherchait dans le cubisme ou le surréalisme une expression inédite pour des temps nouveaux.
Epris de machinisme et de cérébralité pure, ils s'essayaient à les exprimer plastiquement par la géométrie des taches, le concept de beauté était en pleine évolution.

« L'on confond l'idée de beau avec celle de plaisir. Le beau n'est pas le plaisir; l'œuvre d'art a pour seul but de créer chez le spectateur des émotions voulues. S'il existe des constantes de la sensibilité, il n'en est guère pour nos jugements de valeurs. Le jugement de plaisir ou déplaisir est parfaitement individuel. L'art n'a pas à se soucier de ce jugement-là, mais seulement de nous émouvoir ». Amédée Ozenfant.

Il est d'autant plus curieux de voir cette tendance du surréalisme trouver une de ses expressions dans la photographie, que s'en éloigner fut précisément un des buts principaux des surréalistes.
« L'art d'imitation est distancé par la photographie et le cinéma », disaient-ils, il faut donc chercher autre chose en peinture.

L'art photographique de Man Ray procède exactement de l'esthétique surréaliste
Nous ne comprendrons son œuvre qu'en la rapprochant de cette école.
Il cherchait dans la photographie ce que ses camarades cherchaient dans la peinture et cela explique le côté « irréel » de ses études.
Pour lui, la photographie n'avait rien de mécanique, on la compare volontiers aux caractères d'une machine à écrire tout aussi aptes que la plume à reproduire la pensée.
Il exigeait qu'on juge son œuvre non pas selon la méthode employée, mais selon les idées qui l'inspiraient.
Peu importe qu'on reproche à ses études d'être loin de la nature, d'être stylisées, de n'être plus de la photographie mais de la peinture.
La seule chose qui comptait pour lui, c'est de savoir si elles avaient, oui ou non, de la valeur.
Le peintre surréaliste, Man Ray, devenu photographe s'est fait l'alchimiste de la photographie
Tous les stades du processus photographique lui suggéraient des formules nouvelles, l'attiraient dans les combinaisons les plus diverses du hasard; il choisissait attentivement les éléments d'une œuvre neuve.
Expérimenter et sélectionner les effets du hasard jusqu'à ce qu'ils deviennent une œuvre consciente, voilà quel était le but de Man Ray.
En mettant au point et en utilisant le procédé de solarisation, il n'a pas hésité à nous donner une image négative si celle-ci formait une tache qui l'amuse.

Il supprimait volontairement les demi-teintes et aimait souligner le galbe sans se soucier des détails.
Ainsi, il a crée des photographies surprenantes qui ne manquaient jamais de soulever des polémiques, rappelant les discussions passionnées qui éclatèrent autour de l'Olympia de Manet au corps blanc et plat.
Il suffit cependant de regarder une de ses photographies pour se rendre compte que Man Ray, lorsqu'il le désirait, savait reproduire en maître le relief et le velouté du corps.
Et nous ne pouvons que suivre la voie tracée par Man Ray lorsqu'il affirmait que les moyens importent peu, mais que l'œuvre seule compte.
Dès qu'on entrait dans son studio de Montmartre, on était baigné d'une atmosphère d'objectivité : murs clairs, paravents unis, luxe technique qui permet les éclairages les plus divers.
Aux murs, quelques photographies où des reproductions de nus, de machines, de porcelaines voisinent avec des paysages, confirmaient que leur auteur est un photographe direct, soucieux de découvrir l'objet photogénique et non d'exprimer sa personnalité.
Devant son appareil, il n'avait qu'un désir : photographier vrai, aussi vrai que possible

De préférence, il utilisait le papier glacé qui rend tous les détails et toute la finesse des prises de vue.
Ce que l'objectif ne peut saisir complètement, ce qui demande des retouches ne l'intéressait pas.
Son œil se transformait lui-même en objectif photographique, découpe les sujets dans l'espace et les fixe dans le temps.
Le corps d'une femme n'était pour lui qu'un objet et il le traitait avec la même curiosité, avec la même froideur qu'un cristal ou une porcelaine.
Le relief, le galbe, les jeux d'ombres et de lumières l'amusaient.

Ses nus étaient souvent plus mutilés que des statuts antiques ; un bras, un sein sont beaux ?
Alors, il fallait les saisir, les inscrire sur la pellicule.
Pas d’étude, pas de pause, il se contentait de surprendre le moment fugitif.
Dans cette recherche photographique du pittoresque, de l’amusant, de la beauté en elle-même, il oubliait sa personnalité, il sacrifiait volontiers un ensemble au seul détail qui le séduisait.
Il aimait les éclairages vigoureux qui découpent les formes avec une netteté brutale, massent les volumes et permettent des oppositions heurtées, comme dans les études.

Il évitait tout style pictural et l’on peut dire, sans porter aucun jugement sur les valeurs, que parmi les photographes que nous avons étudiés, il est resté le plus proche de la photographie, au sens essentiel, authentique du mot.

Qu'on l'admire ou qu'on le repousse, aucun doute n'est possible, Man Ray est un artiste et avant tout un créateur !
Source : Man Ray éditeur Manfred Heiti
Livre Man Ray : 500 Portraits - Collection Centre Georges Pompidou




